Depuis l’élection de la Libye de Mouammar Kadhafi en 2003 à la tête de la Commission des droits de l’homme des Nations Unies, rien ne devrait nous surprendre de la part de l’ONU. Pourtant, même selon les normes onusiennes, les événements récents battent de nouveaux records de tragi-comédie.

Le 20 mai dernier, l’Assemblée annuelle de l’Organisation mondiale de la santé de l’ONU (OMS) a adopté une résolution (104 voix pour, 4 contre et 6 abstentions) condamnant Israël pour avoir prétendument violé les “droits à la santé » des Syriens sur le plateau du Golan. Cette résolution a été adoptée alors même que des hôpitaux israéliens soignent, sur le plateau du Golan, des Syriens qui fuient les massacres d’Assad. Bien sûr, la Syrie sait qu’Israël soigne les victimes syriennes de la barbarie de leur propre gouvernement. Mais Damas a trouvé un moyen de blâmer Israël et de se dédouaner : dans une déclaration prononcée lors de l’Assemblée de l’OMS, la délégation syrienne a accusé Israël de fournir des soins médicaux aux Syriens dans le seul but qu’ils puissent « reprendre leurs activités terroristes subversives dirigées contre les citoyens pacifiques du pays et contre ses infrastructures“.


 

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L’OMS n’a, en revanche, rien trouvé à dire sur les “droits à la santé » des Syriens massacrés par leur gouvernement (200.000 tués, 3 millions de réfugiés et une situation sanitaire désastreuse); des Yéménites victimes des bombardements de l’Arabie saoudite (1850 tués, 7394 blessés, 545.000 personnes déplacées) ; ou des Ukrainiens victimes de l’annexion rampante de leur pays par la Russie (6.000 tués, un million de déplacés, plus le danger imminent de voir se répandre la première épidémie de poliomyélite en Europe depuis des décennies).

La résolution honteuse de l’OMS a été promue par les États arabes, et en premier lieu par l’Arabie saoudite, dont le représentant a averti que les pays qui voteraient contre la résolution kafkaïenne de l’OMS ne seraient pas considérés comme des “États épris de paix » par la théocratie wahhabite. C’est la même Arabie Saoudite qui a récemment condamné Raïf Badawi, un blogueur qui prône la liberté d’expression, à mille coups de fouet et à dix ans de prison. C’est la même Arabie Saoudite qui punit ses citoyens par la décapitation, par des amputations, et en leur arrachant les yeux. Pourtant, l’Arabie saoudite a été élue en 2013 au soi-disant Conseil des droits de l’homme des Nations Unies, et elle espère en prendre la présidence en 2016.

Cette tragi-comédie ne se produirait pas sans le consentement des démocraties occidentales. Malheureusement, la plupart des pays de l’Union européenne (UE) ne respectent pas leurs propres principes et ne forment pas un front uni contre la manipulation cynique de l’ONU. La résolution de l’OMS de la semaine dernière, qui stigmatise Israël et affranchit Assad, a été adoptée avec les voix des principaux membres de l’UE tels que la Grande-Bretagne, la France et l’Allemagne.

En 2013, l’UE ne s’est pas opposée à l’élection de l’Arabie saoudite au Conseil des droits de l’homme, et elle ne s’opposera probablement pas non plus à son élection à la présidence de cet organe en 2016.

Il semble que l’UE n’ait pas encore intériorisé le fait que l’Arabie saoudite n’est plus aussi puissante qu’autrefois. Depuis la crise pétrolière de 1973, l’Europe a pris l’habitude de se soumettre docilement aux volontés des Saoudiens. Pourtant, avec le temps, s’opposer à l’Arabie Saoudite est devenu économiquement faisable.

L’Arabie saoudite n’est plus le plus grand producteur de pétrole au monde, depuis qu’elle a été dépassée par les États-Unis grâce à la révolution technologique du pétrole de schiste. La structure changeante du marché mondial du pétrole fait baisser les prix de l’or noir, et cette tendance devrait se poursuivre (les prix du pétrole ont chuté de 110 dollars/baril en mai 2014 à 65 dollars aujourd’hui). Alors que les recettes pétrolières de la pétromonarchie saoudienne sont en déclin, son gouvernement a besoin de financer une guerre coûteuse au Yémen.

De fait, l’Arabie Saoudite a aujourd’hui un déficit budgétaire de 15%. Le gouvernement a certes de grosses réserves de trésorerie en devises, mais les exportations de pétrole représentent 90% de ses revenus, et il continue à dépenser comme si le prix du pétrole n’avait pas baissé. En réalité, il dépense encore plus à cause de la guerre au Yémen.

La position géopolitique de l’Arabie saoudite n’est pas bonne non plus. Le pays est entouré d’un anneau sous contrôle iranien (l’Irak, la Syrie et le Liban au nord, le Yémen au sud). L’Irak, qui était autrefois un bouclier sunnite contre l’Iran, a implosé. Au Yémen, l’armée de l’air saoudienne a été jusqu’ici incapable d’arrêter la progression des rebelles Houthis soutenus par l’Iran. Quant à l’accord émergeant sur le programme nucléaire iranien entre les Etats-Unis et Téhéran, il ne scellera pas seulement l’influence régionale de l’Iran. Il fera également baisser davantage les prix du pétrole, à cause de la levée des sanctions sur les exportations du pétrole iranien.

On ne peut pas blâmer l’Europe, qui a inventé les concepts de “raison d’État“ et de “Realpolitik“, et qui a produit Machiavel et Bismarck, de rester fidèle à ses traditions. Mais précisément parce que la politique étrangère européenne est exclusivement basée sur ses intérêts, l’UE gagnerait à adapter sa politique à la vulnérabilité de l’Arabie saoudite

par Emmanuel Navon

Emmanuel Navon dirige le département de Science politique et de Communication au Collège universitaire orthodoxe de Jérusalem et enseigne les relations internationales à l’Université de Tel Aviv et au Centre interdisciplinaire de Herzliya. Il est membre du Forum Kohelet de politique publique.

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