Holon, le 9 décembre

Ma chère petite sœur,

Tu as remarqué comment parfois certaines situations te renvoient à d’autres et comment parfois tu as l’impression d’avoir là, sur le bout du cerveau une réponse essentielle, ciel, alors c’est donc ça, mais les enfants t’appellent, la bouilloire siffle, le bus arrive quand ce n’est pas le téléphone qui sonne, et d’abord, quelle était la question…

Quand la pensée t’a échappé, tu te retrouves un peu perdue sur le bord du chemin, avec le vélo qui déborde de courses à déballer, tu es en retard, le prochain cours est dans moins d’une demi-heure et là, au bout du fil, la société de livraison d’eau minérale pour ta fontaine de cuisine essaie de te convaincre de prendre deux bouteilles de plus pour les fêtes de fin d’année.

lettre a ma soeur

J’ai vécu quelque chose comme ça tout à l’heure en jouant au rami avec ta nièce. Combinaisons, aménagement du territoire, réorganisation dans l’espace, défausses, jokers. C’est bizarre quand on y pense qu’on joue à ça maintenant, non ? Pendant que j’arrangeais mes cartes en face de ma fille, je me suis souvenue combien j’aimais y jouer enfant avec notre mère et notre grand-mère. Et puis, j’ai regardé ma fille. J’ai essayé de ne pas penser au désordre de sa chambre en la voyant organiser son jeu avec tant de méticulosité. Quand elle a levé les yeux derrière son écran de cartes en demi-cercle parfait, je me suis demandé, est-ce que c’est parce que les cartes sont si jolies en éventail que dans notre famille espagnole, ce jeu est presque exclusivement féminin ? Va savoir…

– Vas-y Maman, commence.

– Mmmm. Alors alors…

Je ne sais pas qui a appris à jouer à ma fille, mais elle respectait des règles sévères et précises, ne s’accordant pratiquement aucune liberté quant à l’agencement des cartes étalées. Qui lui réussissaient, ces règles, je dois le reconnaître, tu sais que moi, dès que c’est trop strict, je décroche, mais je te promets que ce n’est pas parce que je perdais que j’ai insisté pour délurer un peu la donne.

– Mais non, Maman, une carte posée est posée, tu ne dois plus la toucher. Sinon, ce serait trop simple.

– Et alors, c’est quoi le problème, si c’est simple ?

– C’est moins intéressant.

– Et si j’arrive à te convaincre qu’au contraire, c’est plus intéressant de prendre des libertés avec les cartes, tu acceptes ?

– Ca veut dire quoi, plus de liberté ?

– Ca veut dire que les cartes, même posées, font toujours partie du jeu. Rien ne t’empêche de les reprendre pour les assembler dans d’autres familles de cartes si c’est plus joli. Tout ce qui compte, c’est qu’au final, tout ait été utilisé et qu’aucune carte ne reste sur la touche, aucune dame, ni aucun valet. Mais si un as doit devenir un 1 pour te sauver la mise, quelle importance ? Rien n’est immuable et tout doit être permis pour que l’ordre s’installe.

– Oui, mais alors, tu ne suis plus les règles.

– Regarde, tu attends une seule carte, qui ne viendra pas parce qu’elle est dans mon jeu. La partie n’a plus aucun intérêt. Le jeu est entièrement bloqué. Nous jouons quoi ? La montre ? C’est intéressant, ça ?

– Alors tu dis quoi ?

– Je dis qu’on bouscule tout. On se fout des règles écrites par je ne sais qui. On réinvente les nôtres, ensemble, toi et moi, des règles à nous, pour notre jeu à nous. On dit qu’un joker redevient un joker quand on en a besoin, qu’il n’y a plus ni pique, ni trèfle, mais juste des rouges et des noirs, qu’on peut tout bouger si nécessaire, même casser les suites ou éclater les tierces et redistribuer entièrement le tapis si on pense que c’est mieux… On essaie ?

Emportée par mon élan, je crois qu’au final, je ne parlais plus du tout de cartes. Du coup, ta nièce en a profité pour gagner encore.

Il n’empêche.

Prends soin de toi, chérie.

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