Cette semaine : La rue Israël Zangwill

La rue Israël Zangwill (ou Zangvill) est en soi un lieu sans intérêt particulier pour qui visite Tel Aviv. Elle en a un tout autre en revanche pour qui y habite ou qui veut y habiter. Proche du mignon et agréable quartier Basel et à deux pas de la rue Dizengoff, c’est une rue calme très bien située, allant du boulevard Nordau au nord à la rue Basel au sud.

Israel ZangwillLe nom d’Israël Zangwill pour une rue peut toutefois paraître inopportun d’un certain point de vue. En effet, dans l’ensemble la municipalité de Tel Aviv a attribué de façon logique des noms de rues à des personnalités qui ont marqué l’histoire de la ville ou du pays ou qui ont contribué à leurs créations. L’Etat d’Israël étant le résultat des mouvements sionistes et hébreux, on peut comprendre qu’ils soient privilégiés. Ce n’est toutefois pas toujours le cas. Des hommes qui n’adhéraient pas en l’Etat en construction, en son emplacement ou en sa forme, ont toutefois leur rue à Tel Aviv et plus largement en Israël. Zangwill en est un exemple. L’homme n’était pas sioniste proprement dit, ni diasporiste, ni même bundiste, mais territorialiste, c’est-à-dire qu’il était en faveur d’un Etat pour les Juifs en tant que peuple, mais pas forcément situé sur la terre d’Israël (certains parlent de sionisme territorialiste). Zangwill en effet, qui a soutenu la proposition de l’Ouganda (actuel Kenya), prônait la construction d’un Etat juif là où ce serait possible.

Il participa aux sept premiers congrès sionistes organisés sous l’égide de Théodore Herzl, mais en 1905, lorsque le projet Ouganda fut définitivement repoussé, il quitta l’organisation sioniste mondiale et fonda l’organisation juive territorialiste. Aussi nommer une rue en Israël du nom d’un homme qui s’est opposé à la volonté juive sioniste de s’affirmer sur son territoire historique peut ne pas aller de soi. Mais l’Etat d’Israël, la ville de Tel Aviv et l’histoire juive, dans leur ensemble, sont faits de débats, d’incertitudes, de doutes, de revendications, de théories et de symboles souvent contradictoires. L’histoire juive est aussi remplie de ces hommes et de ces idées.

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D’autant qu’Israel Zangwill, nul n’en doute, n’a pas démérité sa place dans l’histoire juive de son temps. De son vivant (1864-1926), il fut un écrivain majeur de son époque. On lui doit en 1894 Le Roi des Schnorrers, l’un des classiques de l’humour juif. Britannique, ses écrits lui valurent le surnom de « Dickens juif ». Il fut encore à l’origine de termes entrés aujourd’hui dans le langage commun, tel que « Melting Pot », du nom de son livre popularisant le mélange ethnique et culturel à New York. Son œuvre littéraire est magistrale, il fut considéré en Angleterre même comme l’un des plus grands écrivains de son époque. Son roman Les enfants du ghetto se vendit si bien qu’on le qualifia bientôt de « best-seller », c’est de là que date l’expression restée depuis.
Enfin, bien que non sioniste de Sion, Zangwill est aussi à l’origine de la célèbre phrase évoquant la terre d’Israël comme « un pays sans peuple [et] les Juifs sont un peuple sans pays », qu’on attribue généralement faussement à Herzl. Il faut noter toutefois que l’idée lui fut inspirée par Lord Shaftesburym, un Lord britannique qui tint des propos similaires dès 1854. Précisons également que Zangwill avait parfaitement connaissance du fait qu’il ne s’agissait pas d’un territoire entièrement désertique, mais sous-peuplé et qu’en dehors des Juifs, les populations sous domination ottomane en Israël se percevaient jusqu’au milieu du 20e siècle comme des Grecs, des Circassiens, des Druzes, des Arabes, et non pas comme un peuple à part entière, comme le relataient tous les voyageurs depuis le XVIIIe siècle. Les Arabes par exemples se référaient à leur village ou ville, leur tribu, voire plus largement à Bilad al-Sham en arabe, c’est-à-dire la (grande) Syrie, ou encore à l’unité arabe ou musulmane (la Oumma) pour les musulmans.
On ne saurait dire par conséquent qu’Israël Zangwill, à l’origine d’une des phrases les plus connues du sionisme (et l’une des plus mal comprises), n’a rien à voir avec le sionisme. On ne saurait dire non plus, a fortiori, qu’il n’a rien à voir avec l’histoire juive. C’est pourquoi on ne saurait vraiment dire qu’une rue Israël Zangwill, n’a pas sa place à Tel Aviv.

Misha Uzan pour Tel-Avivre-

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