Philippe et fabrice

Tel-Avivre : Bonjour Philippe, c’est la deuxième fois que vous venez nous voir en Israël  et c’est aussi votre deuxième participation consécutive au Festival du Film Français en Israël puisque vous étiez venu présenter l’année dernière votre film « Les femmes du 6ème étage »,  très grand succès ; vous revenez  avec votre dernier né  « Alceste là bicyclette », est-ce parce vous aimez particulièrement Israël  ou juste pour des raisons professionnelles ?

Philippe Le Guay : Je viens parce qu’une invitation en Israël ne se refuse pas et que je garde un très bon souvenir de mon précédent voyage, en fait j’avais été sélectionné au Festival international de Haïfa, et j’avais passé une semaine entre Tel Aviv, Haïfa, Jérusalem, Acco, j’avais donc pris le temps de visiter ce pays que je trouve incroyable et magnifique ; de revenir, en plus en ouverture de Festival du Film Français, c’était vraiment un grand honneur, avec un film assez différent, même s’il a des points communs avec « Les femmes du 6ème étage », en particulier la présence de Fabrice Luchini dans les deux films.

Tel-Avivre : Tel Aviv est surnommée « la ville qui ne dort jamais », est-ce que vous ressentez une énergie particulière ici, différente de Paris ?

Philippe Le Guay : Énorme, une très grande différence, j’ai l’impression que Paris s’est littéralement assoupie, ici on sent une effervescence, tous les jours, les rues sont animées jusque tard dans la nuit, même si les gens travaillent énormément ; Tel Aviv est en perpétuel changement, il y a de nouvelles constructions un peu partout. On sent vraiment ici une énergie très forte et très particulière.

Tel-Avivre : Parlons de votre dernier film, Philippe, qui est sorti en France en janvier et qui sort aujourd’hui sur les écrans israéliens, un film qui s’appelle « Alceste à bicyclette », que j’ai vu deux fois, que j’ai trouvé magnifique, un film sur les acteurs, sur la vie, sur les hommes, un mélange intelligent, subtile, magique, entre le théâtre et le cinéma. Comment vous est venue l’idée de ce film ?

Philippe Le Guay : La genèse du film, c’est une promenade à bicyclette avec Fabrice Luchini, je voulais le convaincre de lire le scénario des « Femmes du sixième étage », et à l’instar des acteurs un peu distraits, il a perdu le scénario ;  je suis donc venu sur l’île de Ré, où il a une maison, lui apporter en mains propres et, alors qu’on pédalait, il s’est mis à déclamer la Scène 1 de l’Acte 1 du Misanthrope. J’ai vraiment vu la rencontre miraculeuse du théâtre et du cinéma, un acteur qui ne veut plus jouer, tout seul sur l’île de Ré, qui déclame le Misanthrope ; il ne le fait pas sur une scène mais dans un décor magnifique, la mer, le ciel, les nuages, le soleil couchant, un décor qui appartient vraiment en propre au cinéma.  L’idée m’est donc apparue clairement, je lui ai dit qu’on allait faire un film là-dessus, il a tout de suite apporté l’idée que les deux acteurs échangeraient les rôles d’Alceste et de Philinte. J’ai ensuite écrit le scénario mais Fabrice a vraiment été l’inspirateur du film, le film lui doit énormément.

Tel-Avivre : Pourquoi l’île de Ré, et pas le Larzac comme le dit dans le film le personnage de Lambert Wilson, Gauthier Valence ?

Philippe Le Guay : L’île de Ré est le lieu où est née l’idée, elle fait partie de l’ADN en quelque sorte du film, et puis l’île de Ré a aussi une ambivalence, elle est un peu Alceste l’hiver et Philinte l’été. Déserte et désolée l’hiver, en revanche, en été, elle est bondée et sur-socialisée, elle ressemble alors à Saint-Germain-des-Prés.

Tel-Avivre : Alors justement, revenons aux personnages de Molière et aux deux personnages principaux de votre film, Serge Tanneur joué par Fabrice Luchini et Gauthier Valence interprété par Lambert Wilson.

Alceste dans le Misantrope, qui veut dire la vérité aux autres et qui se fâche avec la terre entière, Philinte, comme le dit le texte du Misanthrope, qui  prend la vie tout doucement, comme elle vient, sans heurter.

Serge Tanneur s’est retiré sur l’île de Ré en misanthrope, il est dur, cynique,  tragique, parfois méchant mais sincère, Gauthier Valence est sociable, courtois et aussi hypocrite. Il compose pour arriver à ses fins et il peut même trahir. On s’identifie forcément un peu à l’un ou à l’autre.

Qui êtes vous Philippe, un Alceste ou un Philinte, et Fabrice Luchini est-il comme on a tendance à l’imaginer un Alceste ?

Philippe Le Guay : Je suis clairement du côté de Philinte, le film a été fait par un Philinte et pas par un Alceste, et s’il avait été fait par un Alceste, on aurait assisté a un jeu de massacre, en revanche, je suis sensible à la dimension solitaire du personnage, à son exigence, à sa pureté. Pour revenir à Fabrice Luchini qui fait profession de misanthropie et qui cultive avec une sorte de jubilation l’intérêt et l’amour des grands auteurs acariâtres comme Thomas Bernhard, Louis-Ferdinand Céline, Paul Léautaud, il y a en lui la dimension de l’Acteur, de la réconciliation, il aime son public, il a envie de le séduire et en cela il n’est pas, dans la vie, ni un Alceste, ni un Serge Tanneur.

Tel-Avivre : Faites vous, quelque peu, dans ce film, une critique du monde et des gens qui travaillent dans le milieu du cinéma ? Sont-ils majoritairement hypocrites et narcissiques ?

Philippe Le Guay : Non pas du tout, je suis ravi de travailler dans le cinéma,  il n’y a pas plus d’hypocrisie dans le cinéma que dans tous les autres secteurs, les courbettes existent partout, dans le médical, la finance, l’éducation, et je ne parle pas de la politique ! Le monde du cinéma est comme les autres, un milieu dur et compétitif, c’est difficile de faire des films, il faut de l’argent, seuls quelques films sont produits par an et parfois on peut attendre son tour longtemps ; en dépit de cela, on est porté par un métier que l’on aime. On ne peut pas vivre avec ses collègues comme des ennemis mais plutôt comme des compagnons de tranchée.

Tel-Avivre : C’est votre quatrième film avec Fabrice Luchini avec qui vous enchaînez les succès, est-ce qu’on verra Fabrice Luchini dans votre prochain film ?

Philippe Le Guay : Je crois que c’est maintenant bien pour moi de faire un film sans Fabrice, non pas parce que je n’en ai pas l’envie, au contraire, mais il faut, je crois, se renouveler. Je le retrouverai j’espère bientôt, mais je pense que mon prochain film sera sans lui.

Tel-Avivre :  Alors avez-vous des projets ?

Philippe Le Guay : Oui, mais c’est encore un peu confus, ce sera autour d’une relation père/fille, de la famille, de la transmission, quelque chose de très différent.

Tel-Avivre : Nous n’avons encore pas parlé de Lambert Wilson, que je trouve extraordinaire dans ce rôle de Gauthier Valence allias Philinte, comment avez-vous pensé à lui et s’est-il facilement intégré au couple que vous formiez déjà avec Fabrice ?

Philippe Le Guay : Il s’est très vite imposé comme un choix évident mais il avait au départ un peu peur de la confrontation avec Fabrice qui a la réputation d’être très brillant et qui peut pour cela donner l’impression d’être un peu écrasant, mais en fin de compte, le climat du tournage fut absolument idyllique. Entièrement tourné en dehors de Paris sur l’île de Ré, ce fut comme une espèce de grande psychanalyse collective, les acteurs et les techniciens arrivaient sur le plateau en vélo, on déjeunait tous ensemble sous une grande tente installée dans un énorme parking.

Tel-Avivre : Justement, parlons un peu du tournage, de la manière dont vous dirigez les acteurs, on a l’impression que vous leur laissez beaucoup de liberté, et parfois même, libre cours à l’improvisation ; je pense par exemple à la scène ou ils répètent dans une ambiance de cour d’école dans le jardin de la maison.

Philippe Le Guay : C’est effectivement le cas de cette scène où on a pris trois heures pour qu’ils s’amusent à faire un peu n’importe quoi, ils chantaient les rôles, Lambert Wilson, qui chante très bien, chantait le personnage d’Alceste avec une voix d’Opéra,  Fabrice a imité Johnny Hallyday et on a finalement gardé des moments très courts de cette scène, mais tout le reste du film est très architecturé, c’est un film où les acteurs modèlent leur personnage scène après scène ; le film est très joué, en général dans un film, il y a toujours des scènes dans des voitures, des scènes de transition, mais dans ce film, les acteurs étaient dans un état de jeu permanent.

Tel-Avivre : Il y aussi un personnage que l’on n’attendait pas, celui d’une jeune fille qui fait ses débuts dans le cinéma porno, pourquoi ?

Philippe Le Guay : Le personnage de l’actrice porno est venu d’une réplique du film, qui vient de Fabrice Luchini qui  l’a entendue, un matin à la radio : « une double péné, le matin a 8h00, ça doit pas être évident ? ». C’est devenu  une sorte de gimique pendant tout le tournage. J’ai donc eu le temps d’installer le personnage très en amont, elle est une fraîche jeune fille, qui par contraste, fait passer les deux acteurs comme des vieux cabots un peu à l’âge de la retraite.

Tel-Avivre : Avant de nous quitter, revenons sur Israël, que pensez-vous du cinéma israélien, y-a-t-il des films qui vous ont marqué ou que vous avez particulièrement aimé ces dernières années ?

Philippe Le Guay :  Je pense que le cinéma israélien est à l’image d’Israël, d’une vitalité incroyable, surtout compte tenu de la dimension du pays et du peu de moyens qui sont mis à la disposition des metteurs en scène en Israël. En France, l’industrie du cinéma est très assistée par les institutions publiques et les chaînes de télévision et c’est formidable de voir que, même sans ces aides, et compte tenu, en plus, de la réalité du pays, je pense bien-sûr au conflit qui la traverse, c’est formidable de constater autant de créativité et autant de richesses.

Pour ce qui est des films qui m’ont marqué, il y en a beaucoup, sans trop réfléchir me revient en tête le film d’Etgar Keret, « Les Méduses » que j’ai énormément aimé, d’ailleurs j’adorerais le rencontrer, j’aime beaucoup les nouvelles qu’il écrit ;  je pense aussi au film « Le Policier » de Nadav Lapid, également « Tu n’aimeras point » de Haim Tabakman, un film complexe sur l’homosexualité dans le milieu orthodoxe, « Tu marcheras sur l’eau » d’Eytan Fox devenu un classique du cinéma israélien, je pense aussi aux film de Ronit Elkabetz comme « Prendre femme », je suis très attentif à ce qui se passe ici.

Tel-Avivre : Merci Philippe, merci pour votre très beau film : « Alceste a bicyclette ».

 

Propos recueillis par H.P. Benhamou pour Tel-Avivre.com

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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