Cette semaine : La rue Shaï Agnon

La rue Shaï Agnon à Tel Aviv relie la grande rue Ibn Gabirol et la route Namir tout en croisant l’avenue Levi Eshkol.

Shmuel Yossef AgnonIl s’agit d’une rue assez large, essentiellement empruntée par les automobilistes et les coureurs qui font du footing, qui longe des immeubles neufs résidentiels. La rue Shaï Agnon décrit tout à fait les quartiers résidentiels du nord de Tel Aviv, comme tous ceux qui longent la route Namir, mais se distingue totalement des rues du centre-ville. Bien qu’on ne la nomme ni route, ni chemin, c’est en fait bien de cela qu’il s’agit. Comme la route Namir, on ne vient pas sur la rue Shaï Agnon pour faire du shopping ou pour visiter des monuments. C’est une simple route qui traverse des quartiers résidentiels huppés, beaucoup plus espacés que ceux du centre-ville, où l’on vient faire son jogging ou sa marche le soir au coucher du soleil.

On pourrait penser que c’est une simple route sans intérêt. C’est peut-être vrai d’un point de vue touristique, ça l’est moins d’un point de vue résidentiel ou immobilier. Car on aimerait bien habiter le long de la rue Shaï Agnon et on paierait cher pour ce faire. C’est d’ailleurs ce que font ceux qui y ont un appartement.

C’est un endroit réputé, à quelques pas du fleuve et parc Hayarkon, et à quelques rues de la mer et du port de Tel Aviv où l’on peut se restaurer, se détendre, sortir, etc.
On ne remarquera qu’un seul inconvénient : la proximité de l’aéroport national Sde Dov. Ceci étant, l’aéroport sera bientôt détruit et remplacé par de beaux bâtiments, ce qui devrait amener le calme le plus complet sur ce quartier vert et agréable.

L’autre intérêt de la rue Shaï Agnon est son nom. Shaï est le diminutif qu’on donnait à Shmuel Yoseph Agnon, un écrivain majeur de l’histoire d’Israël, une figure de l’histoire littéraire moderne d’Israël et de l’Histoire tout court. Shmuel Agnon est en effet entré dans les annales en 1966, lorsqu’il devint le premier écrivain qui écrit en hébreu à remporter le Prix Nobel de littérature, qu’il partagea cette année-là avec la poétesse juive allemande Nelly Sachs.

Shmuel Agnon est la grande figure du roman israélien. Que serait la littérature israélienne sans Shmuel Agnon ? Tous les grands écrivains peuvent le citer comme référence parce que c’est une référence… un écrivain incontournable. C’est sans leur faire déshonneur qu’on peut dire que les Amos Kenan, Aharon Megged, Shlomo Nitzan, et par la suite les Appelfeld, Grossman, Kaniuk, Shulamit Lapid, Amos Oz, A.B. Yehoshua, David Shahar ou encore Etgar Keret ne seraient pas grand-chose sans l’exemple de Shmuel Agnon.

Agnon est à Israël et à l’hébreu, ce que Zola, Balzac ou Chateaubriand sont à la France et à la langue française. Un modèle.

Né à Buczacz en Galicie en 1888, alors province de l’Empire autrichien, et aujourd’hui en Ukraine, il apprit à lire en hébreu et surtout en yiddish à 8 ans. Mais il immigra en Israël en 1908 et écrivit en hébreu. Il signa son premier article du nom d’ « Agnon » qui devint son surnom et dès 1924 son pseudonyme littéraire officiel, son vrai nom d’origine était Czaczkes. Il devint aussi l’un des grands défenseurs de cette nouvelle ancienne langue.

Ceci ne l’empêcha pas néanmoins d’entrer en conflit avec d’autres créateurs de la langue.

Homme religieux et pieux, contrairement à la plupart de ses homologues écrivains successeurs, Agnon eut de nombreuses oppositions avec Eliezer Ben Yehouda et l’Académie de la langue hébraïque. Citons par exemple le différend sur le mot moderne « shaon » qui signifie « montre ». Agnon lui préférait le terme de « beit shaa » (littéralement maison de l’heure), qui reprenait une forme courante en hébreu (comme dans « beit merkahat », « beit sefer ») et surtout, une expression citée dans le Talmud. Mais avec le temps … « shaon » a eu raison d’Agnon, puisque c’est ce terme qu’on utilise aujourd’hui en hébreu.
Timbre Shaï AgnonSes ouvrages dépeignent essentiellement la vie des juifs ashkénazes en Europe centrale au début du XXe siècle, leur déclin juste avant la Première Guerre mondiale, mais également la situation des pionniers de l’arrivée en Israël et de la perte progressive par ces derniers du sens de leur quête spirituelle, selon lui. On peut citer Les abandonnées (1924), L’hôte d’une nuit (1930) ou encore Une histoire toute simple (1935), tous traduits en français.
Néanmoins on dit souvent qu’il faut lire Agnon dans la langue source, en hébreu … car il a fait de l’hébreu, langue âgée et gutturale, lourde et fastidieuse, une langue nouvelle et glissante, belle et riche. Ses textes en hébreu restent néanmoins difficiles d’accès et dotés d’un vocabulaire très riche. Le roman en hébreu, c’est un peu de Mapu à Agnon.
Ecrivain majeur d’Israël on peut se demander pourquoi il n’a hérité à Tel Aviv que d’une d’une rue du nord, loin du centre-ville. La raison semble venir du fait qu’il est d’une génération postérieure aux fondateurs du sionisme moderne. Né en 1888 il est mort en 1970, bien après les autres. Il n’y avait plus de place … pourtant, il en mériterait bien une.

Misha Uzan – Tel Avivre –

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