Holon, le 30 juin.

Ma chère petite soeur,

Je ne sais pas ce qui se passe.

Je n’arrive pas à dessiner.

Non, non, pas du tout l’angoisse de la feuille blanche. Cette angoisse-là m’est inconnue. Attention, ça ne veut pas dire non plus que je suis hyperinspirée, mais ce luxe ne m’est tout simplement pas autorisé. Je ne me pose pour dessiner que quand j’ai quelque chose qui me démange au bout du crayon. Le temps que je trouve le temps de m’asseoir, le dessin est prêt dans ma tête et je le torche en 8 minutes chrono. Encore faut-il trouver ces 8 minutes.

obpicSJe ne sais plus quel écrivain écrivait qu’il trouvait à ses mots piochés à droite à gauche un délicieux petit goût d’enfant volé. Je ne vois pas où est le plaisir de voler des enfants mais je crois que je comprends l’idée. Mes dessins ont tous pour moi le goût du temps volé au temps. Ils valent ce qu’ils valent, mais ils sont mon pied de nez au tourbillon du quotidien.

Pour me déculpabiliser de m’accorder ce temps jouissif, je finis d’abord la vaisselle, je lance une machine. Je compulse frénétiquement le courrier, expédie tout ce qui est expédiable. Quand tout est fait, si par extraordinaire, personne n’est venu me demander, « quand est-ce qu’on mange ? »ou « tu ne nous fais plus jamais de crumble, non ? », « tu me fais des tresses africaines ? « , ou encore, « tu peux me faire réviser ? », « tu peux enlever cette tache sur ma chemise ? », « tu ne vas pas le croire, j’ai un truc inimaginable à te raconter », « regarde là, je sais pas ce que j’ai, j’ai mal », enfin, toutes ces phrases de bonheur qui rythment notre vie, alors, si par extraordinaire quand tout cela cesse, il est moins de une heure du matin, je m’installe. Je cherche la gomme, la règle. Où sont les crayons ? Je m’assois au jardin. Mince, je n’ai pas arrosé ce soir. Il ne faut pas que j’oublie le crumble dans le four. Une heure et demie. Une petite décoction d’aloé vera fera du bien je crois à mes bronzés du jour. Ils la trouveront au fridge à leur réveil. Deux heures. Je débloque, j’ai une tonne de trucs à faire demain matin. Tiens, je vais t’écrire une lettre. Je dessinerai demain.

Je dessinerai… la petite pensée émue pour Pasqua qui me taraude depuis des jours, alors que sa voix gouailleuse de caïd corse résonne à mes oreilles, “Nous âllons terrariser les terraristes”, finalement, on pouvait faire largement plus crétin et voilà-t-y pas qu’hier il est mort, paix à son âme, et TV5 monde a rendu hommage à ce grand ami de l’Afrique…

L’attentat français de Saint-Quentin-Fallavier. Une tête coupée au pays de la guillotine… La France qui se dresse parce que ce coup-là, “l’émotion ne suffit pas” (Ah ben oui, n’est pas Pasqua qui veut) Et aussi sec, on nous annonce qu’on va sécuriser les mosquées. Tu te dis que tu as mal entendu. Le seul vrai danger que courent les musulmans, c’est le danger d’endoctrinement et je doute qu’une escouade blindée soit un moyen de protection très efficace contre ce danger-là.

L’assassin fêlé est fiché depuis des années et il semblerait que sa pratique de la religion s’est accentuée ces derniers temps. “Mais rien dans le comportement de cet homme tranquille ne pouvait laisser présager cela.” Pas d’amalgame, on a compris. Est-ce que ça veut dire que les enquêteurs ne vont plus jamais faire aucun recoupement ? Nous voilà beaux.

Attentat de Sousse en Tunisie. Les Tunisiens, extraordinaires, qui avouent leur détresse et présentent en pleurant leurs excuses au monde. Leur gouvernement qui prend pour mesure immédiate la fermeture de 80 mosquées à risque. Nos amis journalistes, qui ne sont plus à une glauquerie près, se lancent le jour-même en direct des transats abandonnés, ah, la belle image des tongs toutes seules toutes tristes, dans l’étude économique des pertes que va immanquablement enregistrer la saison touristique…

Je dessinerai… sans doute le président français, plus Louis XVI que jamais en brave type totalement à côté de la plaque, qui s’est dit « solidaire avec la victime de l’Isère ». Depuis, j’ai son image tragique tenant le panneau : “je suis décapité” qui m’obstrue la vue. J’ai honte de moi.

A l’heure du drame des migrants, cette minable flotille de la liberté, quelle horreur de penser que les bateaux sont les mêmes et qu’ils se sont peut-être croisés en Méditerranée, pire, penser que les hypocrites marins suédois ont calculé leur route pour ne pas croiser celle des encombrants vrais oubliés du monde, cette indécente flotille qui a été accueillie à Ashdod par les mots “”Bienvenue en Israël”, accueille-t-on les migrants par ces mots, même si ici, c’était un peu ironique ?

Les roquettes qu’on se prend sur la figure dans l’indifférence générale, un coup au sud, un coup au nord.

Nos Druzes qui ont attaqué une ambulance parce qu’elle transportait des Syriens que nous allions soigner alors que les Syriens massacrent les Druzes de Syrie.

L’armée qui a reçu ordre de veiller à ne blesser personne parce que ces Druzes en colère sont israéliens et on ne se bat pas entre nous.

Enfin, on ne se bat pas, on ne se bat pas, si on exclut la bataille d’eau recyclée géante de la place Rabin où des dizaines de guerriers hilares en maillot sont venus en découdre, enfin en arroser dans le désordre le plus complet. On est des malades.

Alors qu’on n’a même pas enlevé encore les drapeaux arc-en-ciel de la Gay Pride.

Le bac de ma fille et les 100 % de taux de réussite de son école…

Mais j’y pense, demain, c’est le premier juillet ? Oh non… Pas déjà… Il faut que j’aille à la banque, j’en profiterai pour leur demander pourquoi, mais pourquoi la carte n’est pas passée pour payer le vétérinaire qui a traité la gingivite du chat, ce qui me fait penser qu’il faut prendre rendez-vous chez le dentiste pour les détartrages des humains du groupe, je dois aller aux impôts, au secours, au Ministère des transports, non, je n’ai toujours pas vendu la Kya, sans doute parce que je n’arrive pas à me convaincre que je n’ai pas le choix, je ne suis pas prête psychologiquement, en plus, il va falloir vaincre cette angoisse qui immanquablement me saisit dans ces bureaux lorsque je réalise que mon dieu, les 98 excités qui me précèdent conduisent tous, quelle hérésie, je vais aussi passer voir Yossi le garagiste et à 13 heures, j’enregistre mon émission de radio, ah oui, parce que je ne t’ai pas dit mais je me suis remise à la radio.

Je me sens pousser des plumes d’autruche. Quoi ? Si je sors la tête du sable, ce sera pour aller boire un jus de citron à la menthe avec mon amie T. le matin, quand ?? et le soir pour me remettre de la journée, je pédalerai jusqu’à Yaffo pour siroter un thé avec mon ami S.

Bon. J’ai compris. C’est pas demain que je vais dessiner…

Prends soin de toi, chérie.

par Victoria – Un Cerf-Volant-sans-fil -Tel-Avivre 

 

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