Holon, le 13 janvier 2015

Ma chère petite soeur,

Ton coup de fil en larmes parce que tu as mis mes neveux à l’école…

Holon, le 16 janvier.

Ma chère petite soeur,

A la bonne heure. Vous n’aurez pas mis deux jours pour vous retrouver tels qu’en vous-mêmes. Rigolo de penser qu’un papa amène tous les matins des croissants aux militaires armés jusqu’aux dents qui gardent l’école et qui sont ainsi entrés dans votre vie pendant que vous, les mamans, vous vous dépêchez de vider dans leurs tasses le thermos de café fumant avant d’aller mitonner à ces grands garçons qui des brioches et qui des borécas. La vérité, c’est qu’on est des gentils. Des fadas, mais des gentils.

Cette armée française cosmopolite que tu me décris, avec ces rambos impressionnants dans leurs treillis camouflage épaissis de gilets pare-balles qui ouvrent de grands yeux de légionnaires devant Madame Bijaoui qui leur pince la joue m’attendrit tout en me donnant à penser que oui, l’Europe s’est vraiment réveillée. Pour tout dire, cela ne me procure aucune satisfaction. J’aurais préféré mille fois que ce soit moi qui me réveille, qu’on me traite encore de parano et que toute cette histoire ne soit qu’un cauchemar, mais bon.

Regarde, je vais te raconter ce qui s’est passé ici en Israël en classe de troisième dimanche, et tant pis pour la chronologie. De toute façon, je ne comprends plus rien à rien. L’Europe qui a déclaré la guerre au terrorisme, ça me paraît aussi approprié qu’un toubib qui se trouverait devant une bronchite carabinée et qui dirait avec emphase « nous allons combattre le nez qui coule ». Ce toubib là, avoue, il te ferait un peu de la peine et pour lui faire plaisir, même, tu te moucherais pendant que ton virus, lui, rigolerait bien derrière tes bronches. Là, je ressens un peu la même chose. Pas simple, pas simple.

Classe de troisième donc. Ou comment les élèves sont parfois meilleurs profs que les profs. Dans cette classe franco-israélienne il y a des Juifs, des Chrétiens, un Musulman. Tu vas voir, c’est un détail qui a son importance. Je commence mon cours sur le dessin de presse, et sur le pouvoir du crayon. Cabu, Wolinski, Charb, Tignous, Honoré. Je montre la liberté guidant le peuple revisitée par Plantu « regarde la meuf, elle est à poil » et je raconte Charlie Hebdo, Hara Kiri et le Général. Peut-on rire de tout hormis le Général ? Après tout pourquoi pas ? Moi j’ai le droit de rire et toi, tu as le droit de me faire un procès si tu te sens blessé dans tes convictions, on discute et la démocratie avance.

Charlie Hebdo carbure grosso-modo à un procès par semaine, d’intention à tout le moins. Les Juifs, les Noirs, les handicapés, les homosexuels, les poilus, les chauves, les blonds, les petits, les gros, les beaux, les moches, les cons, les intelligents, Jésus et le Pape, il y en a vraiment pour tout le monde. Jusqu’à cette histoire en 2006 du journal danois. Par solidarité, des journaux du monde entier reproduisent les caricatures du prophète qui ont déchaîné les passions et c’est exactement ça qu’il faut faire. S’unir, faire bloc pour noyer la menace. En France, ce n’est même pas Charlie qui reproduit le premier les caricatures. Pas encore. Mais quand Charlie s’en mêle et découvre les dessins, c’est pour dire qu’ils ne sont pas si drôles et qu’ils peuvent faire bien mieux. Et je montre la « une » rose de Cabu.

Je raconte le procès retentissant qui a suivi et comment le journal a fait des islamistes un sujet de prédilection, mais pas plus, puisque la cible favorite reste tout de même les malheureux politiques français qui, tous partis confondus, en prennent pour leur grade.

collaterale

A ce moment-là, j’ai trois élèves partis aux toilettes qui tardent à revenir et je peste intérieurement contre moi-même qui les ai laissés y aller ensemble. Le premier revient. Je l’accueille vertement mais il me sourit « tout va bien madame ».

– Quoi tout va bien ?

– Non, non, rien.

Arrive le second.

– Tout va bien ?

– Oui. Il va bien.

C’est du troisième semble-t-il qu’on parle. Le jeune Salim.

– Mais qu’est-ce qu’il a ?

– Il ne peut pas voir des dessins de Mahomet, madame, alors il ne veut pas revenir.

Sur mon écran géant, le Mahomet de Cabu sur fond rose pleure. Je remplace l’image par la une du New Yorker, tu sais l’immense crayon Tour Eiffel qui domine un Paris rouge et je descends chercher Salim. Il est assis dans les escaliers. J’adore ce gosse. C’est un gracieux. Gentil, serviable, respectueux, très drôle.

– Je peux savoir ce que tu fais là ?

– Ca va, madame, je suis bien ici. Je ne peux pas revenir.

– Mais bien sûr que tu vas revenir. Et tout de suite encore. Pourquoi est-ce que tu ne m’as rien dit ?

– Chez nous les Musulmans madame, on ne peut pas regarder le prophète. C’est un respect. Alors si il y en a qui le montrent quand même, on se lève et on s’éloigne. Si les terroristes avaient été de bons musulmans, c’est ça qu’ils auraient fait. Ils n’auraient pas tué. Dans le Coran, on dit si tu tues un homme, tu tues tous les hommes.

– Nos livres disent la même chose, tu sais… Écoute, je suis vraiment désolée, Salim, je ne voulais pas te blesser. Tu m’as fait mon cours là, tu t’en rends compte ? Ce sont exactement les mots qu’il faut dire. Tu me permets de tout répéter ?

– Bien sûr.

– Ok. On y va.

Je suis donc revenue en classe avec Salim. J’ai répété la conversation que nous avions eue. Et tout ça illustrait parfaitement ce pouvoir du dessin et de la plume.

– Par respect pour Salim, nous ne montrerons plus les caricatures ici aujourd’hui. Nous allons respecter sa liberté comme lui a respecté la nôtre tout à l’heure en sortant sans rien dire pour nous laisser regarder et commenter.

Un élève a alors levé la main.

– Pour les Juifs, les dessins sont aussi méchants ?

– Ils sont même pire.

– On peut voir ?

– Si tout le monde est d’accord, mais je vous préviens, c’est odieux.

Et à la demande générale, j’ai balancé sur l’écran un truc immonde sur les Juifs qui finalement n’était pas beaucoup plus immonde que les blagues immondes que nous sommes capables de raconter sur nous-mêmes. Du coup, tout le monde est tombé d’accord avec Desproges oui, on peut rire de tout, mais pas avec tout le monde.

Une petite douce m’a alors demandé :

– Et les dessins sur les Chrétiens, on peut voir aussi ?

– Pas tout le même jour, ok ? Non, sérieusement, je ne crois pas parce que la plupart des dessins sur les cathos sont sexuels, donc on va éviter, mais tu dois me croire, c’est totalement glauque. Autant pour le Pape. Pas montrable, je te promets.

– Mais au final, alors Charlie, c’est bien ou non ?

– Moi, caca pipi zizi, c’est pas trop ma tasse de thé. Mais. Dessiner des zizis poilus partout et en acquérir le statut de poètes philosophes, ce n’est pas donné à tout le monde. Tenir des propos ultra racistes sans que jamais on ne doute de ton douzième degré ni de ton humanisme, c’est du pur talent. Quand tu as des gens qui peuvent parler cru comme des obsédés sans que jamais on ne remette en doute leur romantisme, on frise le génie. Wolinski, il avait dit à sa femme que quand il mourait, il voulait qu’elle jette ses cendres dans les toilettes pour qu’il voie ses fesses tous les jours et c’est la plus jolie déclaration d’amour du monde. Si, si. Les dessinateurs qui sont morts, on n’est pas près de les remplacer, c’est moi qui vous le dis. La satire en général et Charlie en particulier, je ne sais pas si c’est bien, c’est juste indispensable comme un poumon qui nous insufflerait de l’air.

Et j’ai encore une fois remercié Salim.

Tu te rends compte que ce gosse, par sa douceur et sa détermination a réussi à ouvrir les esprits de ses potes bien plus sûrement que probablement je n’aurais pu le faire avec mes grands mots ? Respect.

Prends soin de toi, chérie.

par Victoria – Un Cerf-Volant sans fil – Tel-Avivre –

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2 COMMENTS

  1. Bonjour Victoria,

    et si ce gosse faisait fausse route ?
    Ce qui est représenté sur un dessin n’est pas le prophète musulman, mais la façon dont le dessinateur voit ce prophète. Tout ce qui peut être dessiné, peint, joué, ne sont que des représentations humaines … l’esprit humain est incapable de saisir, donc a fortiori de représenter, le grand Tout (ou Dieu, ou la source divine, ou le grand Hamster, whatever) dans a globalité.
    Confondre une représentation, une vision humaine avec le portrait d’un prophète, c’est précisément une attitude idolâtre, celle que l’islam veut éviter en interdisant la représentation d’une créature de Dieu (tandis que dans le judaïsme, c’est l’idolâtrie des images, cette confusion justement, qui est interdite). Qu’en pensez-vous ?

  2. Bonsoir Margot,

    Merci de votre réponse. Vous voulez vraiment savoir ce que je pense ? Eh bien pour moi, ces caricatures ne sont qu’un prétexte et personne n’est dupe. Prétexte brandi par les radicaux de la dérive sectaire islamique pour passer à la vitesse supérieure de leur projet et prétexte rattrapé au vol par les européens en mal de collaboration pour se positionner le moins mal possible dans un cas de figure qui les dépasse totalement. Pas très joli, ni très glorieux, je le crains.

    Maintenant, je dois vous dire, j’ai regardé un peu la télévision française et je crois que je comprends votre réaction. Plus personne ne sait se tenir droit dans ses baskets ou quoi ? Le message devrait pourtant être sans concession et aucune justification ne devrait être tolérée. Agresser physiquement est rigoureusement interdit dans nos sociétés et rien, jamais, ne justifie aucun crime. Toute préméditation en est une circonstance aggravante. La barbarie, j’en parle même pas. Tuer des enfants, encore moins. Point. Barre.

    Mais mon petit Salim de 15 ans, qui fait appel à sa raison quand sa foi (quelle qu’elle soit) est heurtée, je le considère définitivement comme une très belle personne.

    Vous ai-je répondu ?
    Victoria.

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