Holon, le 13 décembre

Ma chère petite sœur,

J’ai toujours aimé les correspondances et maintenant que j’y repense, je me rends compte que nombre de mes correspondances ont été israéliennes. La première dont je me souvienne est celle que j’ai entretenue enfant avec notre tante kibboutznikit. C’était une correspondance toute de tendresse et d’exotisme, je me rappelle les petites enveloppes by mail à liseré bleu et rouge et le papier pelure si fin qu’il en était transparent qu’elle utilisait, un papier qui crissait sous les doigts tandis qu’elle me racontait les vaches et les figues de barbarie. Je revois les croquis d’oiseaux de paradis dont elle illustrait ses lettres, tu sais, ces énormes fleurs oranges qu’elle affectionne et que par la grâce de sa plume, elle rendait presque jolies.

lettre soeur 37

Plus tard à Paris, j’ai échangé longtemps avec un ami dont j’admirais, dont j’admire toujours l’intelligence et l’esprit d’analyse et je dois dire que ses finesses de vue m’ont aidée souvent à me sentir moins empotée face à mes invités de la radio.

Et puis, quand j’ai traversé la Méditerranée, j’ai entamé avec un ami de France un échange inversé cette fois-ci, puisqu’à ce moment-là, c’était moi l’Israélienne.

Enfin c’est ce que je croyais.

Mais au fil des lettres, j’ai vite compris en lisant l’Israël fantasmé de cet ami que moi, qui vivais nouvellement un Israël réel, je me trouvais comme un imposteur là où lui avait envie d’être, là où lui était en pensée militante, en action politique et même en terrasse quatre fois par an. Il connaissait comme sa poche les gens, les rues, les quartiers. Il avait grandi avec Arik Einstein, avait travaillé avec Amos Gitaï et s’était lié d’amitié avec Matti Caspi. Je ne le lui ai jamais demandé, mais sans doute est-il aussi propriétaire d’un de ces petits appartements cosy du coeur de Tel Aviv que je ne suis même pas foutue de louer. Et il ne comprenait pas plus que moi cette inversion des vies et pourquoi lui, qui était tellement plus actif et légitime n’y était pas quand moi la dilettante j’y étais, sauf qu’en plus, à ce jeu-là, j’avais au moins trente ans de retard. Du coup je me suis lâchement, mais prudemment retirée de cet échange difficile et perturbant.

La vie a suivi son cours, quel cours ? Cet été j’ai commencé à t’écrire…

Et puis cette semaine, cet ami de la dernière correspondance a perdu sa mère, me rejoignant une fois encore dans une sensation connue.

Moi qui avais été sa correspondante, je n’ai pas osé lui écrire. Je ne sais pas. Lui écrire quoi d’abord ?

“Condoléances sincères et attristées ?” Trop compassé après ce que nous avons partagé.

J’aurais pu, peut-être, lui recopier un passage du Livre de ma Mère d’Albert Cohen, le plus beau et le plus émouvant des chants d’amour d’un enfant à sa mère, “je vous salue, mères pleines de grâce, saintes sentinelles, courage et bonté, chaleur et regard d’amour, vous aux yeux qui devinent, vous qui savez tout de suite si les méchants nous ont fait de la peine, …, je vous salue, mères qui pensez à nous sans cesse et jusque dans vos sommeils, … mères qui nous attendez, qui êtes toujours à la fenêtre pour nous regarder partir, … qui ne nous aimez pas moins si nous sommes laids, ratés, avilis, faibles ou lâches, …” etc.. Trop triste. Probablement le dernier texte à lire au coeur du chagrin. Non.

L’appeler ? Sans doute… Mais je dois lui écrire, n’est-ce pas ? Ne dis rien. Je sais ce que tu penses.

Quand même. Quelle chose bizarre que les parents. Ils s’en vont un jour, trop tôt, parfois trop tard, quoi, ça arrive dans d’autres cultures paraît-il, mais toujours ils s’en vont et ce voyage est programmé de longue date et on se sent toujours un peu idiots d’être si désemparés. Je ne parle pas bien sûr de ces accidents de parcours qui parfois leur font nous lâcher la main dans l’enfance, nous laissant comme des bambis sur le bord du chemin, non. Je parle des départs de parents vécus par des enfants adultes, par des enfants parents. Ce départ-là devrait en toute logique être assumé mais il est une épreuve à laquelle les parents nous préparent le plus mal possible, va comprendre. A ce degré-là, il n’est pas possible de ne pas le faire exprès.

Et nous les enfants, nous restons là comme des pauvres chéris, ce jour de leur départ, à tout nous prendre en pleine figure et la conscience du voyage et celle du temps qui passe et de toutes ces récitations que nous n’avons pas ânonnées et de toutes ces chansons que nous n’avons pas chantées sur la table et de toutes ces cabrioles que nous n’avons pas roulées sous leurs yeux et de toutes ces prouesses qu’ils n’applaudiront pas.

Tu y penses parfois, quand tu parles à tes enfants ? Non, bien sûr.

J’y pense souvent, moi. Tout le temps, même. A chaque bonheur, chaque émotion, je glisse, l’air de rien, voilà, là, maintenant, tout de suite, je peux mourir tranquille. Tu sais comme quand le mot FIN sur le film ouvre des perspectives douces et que tu as juste envie de te caler plus loin dans les coussins et rester là à y penser sans bouger le temps du générique.

Du plus loin que je me souvienne, j’ai toujours pensé à la mort. Pas comme une ineffable tragédie, un tragique malentendu, une terrible injustice, une épouvantable erreur, que sais-je encore, non. Mais plutôt comme une fin de contrat, une entrée en gare, et même, j’ose le dire, une porte de sortie.

Et puis j’ai eu des enfants. La porte de sortie a été irrémédiablement condamnée. C’est fou comment la maternité donne chez nous envie d’aller plus loin, de voir la deuxième saison de la série, et même la troisième et même après. Mais tu sais comment je déteste les séries. J’ai du trop lire Sénèque…

Tout ça ne m’aide pas à trouver l’inspiration.

Tu ne vas pas me croire. Je suis retournée dans cette dernière correspondance. J’ai pensé je vais chercher sa mère dans ses lettres, après sans doute me sera-t-il plus facile de trouver les mots. Je n’ai eu à ouvrir qu’une lettre. Pourtant, nous avons correspondu pendant près de deux ans, à raison d’une à deux lettres par semaine dans nos grands moments. Beaucoup de lettres à notre actif, mais non. Il a suffi de la première que j’ai ouverte au hasard. En pièce jointe, elle contenait un texte magnifique intitulé Kaddish, écrit à la mémoire de son père, qui est mort un mois de décembre, lui aussi.

J’ai commencé à lire… “La vie”, a-t-il écrit “n’a strictement aucune importance puisqu’elle passe en un instant comme le Talmud le dit; il dit “la vie passe en un instant”, il ne dit pas qu’elle n’a aucune importance, ça, c’est moi qui le dis”.

Ce texte beau et touchant, ne m’en veux pas de ne pas le citer plus, tu sais bien, cette peur de trahir, toujours. Quand j’ai fini de le relire, il n’était pas loin de quatre heures. La pluie tombait dehors et je l’entendais pianoter sur la barrière de bois. Les employés de mairie sortaient les poubelles dans la nuit, sous la pluie. Chienne de vie.

J’ai sursauté au passage sur les témoignages d’affection qui se manifestent, ou pas. “Le moindre signe d’amitié me touche, mon pire ennemi pourrait venir me présenter ses condoléances que je lui pardonnerais tout . »

Je me suis souvenue de cette petite comptabilité dérisoire des hommages à laquelle nous nous livrons tous dans ces moments là. Pourquoi est-ce que nous faisons ça ?

Sans doute parce que dans ces moments là, où nous nous sentons si petits, nous réalisons que nous appartenons à la grande famille humaine et que nous sommes preneurs de toutes les chaleurs.

Prends soin de toi chérie.

par Victoria – Un Cerf-Volant sans fil – 

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