Holon, le 25 novembre

Ma chère petite soeur

Quand j’ai commencé à enseigner les Arts Plastiques en France, on m’a installée d’emblée dans des classes difficiles.

C’est exactement ce que je voulais. Mes croquis d’audience m’avaient amenée à réfléchir et j’en étais arrivée à la conclusion que le dernier vrai moment de partage républicain et démocratique, en France en tout cas, c’était la classe de troisième des collèges publics où coexistent bon gré mal gré toutes les couches socio-culturelles mêlées.

Après, le système te lâche, l’entonnoir des sélections s’active et on ne se rencontre jamais plus. Enfin, si, parfois, quand le pire est arrivé, sur les bancs d’un palais de justice… Toutes les retrouvailles auxquelles il m’a été donné d’assister aux Assises dans mes dernières années françaises étaient carrément sanglantes et … définitives. Terriblement frustrant.

Bon. Je voulais voir, j’ai vu. Je me suis retrouvée en collège, au fin fond du Gard, à Nîmes, à Montpellier avec des gens dans la quinzaine bourrés d’hormones et de susceptibilités qui n’avaient la plupart du temps entre eux d’autre point commun que leur année de naissance. Un peu léger.

Il n’empêche. Les professeurs d’Arts Plastiques ont une telle réputation de déjantés du bocal que personne ne m’a vue venir.

Et j’ai pu expérimenter plein de choses très intéressantes.

La première, ça a été de revenir un peu sur cette bizarre idée générale, qui veut que quand on a peu de temps à disposition, on bâcle. On torche un truc rapide.

Oui, mais tu as peu de temps sur terre. La vie est courte. Tu comptes torcher ta vie aussi ? Et si, justement parce que tu as peu de temps, tu essayais à chaque fois de donner le meilleur de toi-même ?

Tu me croiras ou non, mais l’argument porte.

salon-atelier-3Autre réflexion. Par une autre bizarrerie de l’esprit, on a incompréhensiblement associé les Arts Plastiques, sujet noble s’il en est, à une espèce d’espace d’écologie de bas étage prônant la récupération à tout va quand il est indéniablement question d’empreinte et d’éternité. Je te laisse imaginer le malentendu aux allures de polystyrène et d’aluminium. A l’ouverture de la première armoire, j’ai compris qu’un imbécile avait du prendre “Plastiques” au sens littéral du terme. Je ne vois pas d’autre explication.

En attendant penser éternel en trifouillant du jetable, voire du jeté, ce n’est pas du tout inintéressant au bout du compte.

On en arrive tout naturellement au travail de groupe. Un autre poème. Apprendre à travailler avec des gens que l’on ne connaît pas. Au mieux. Que l’on ne peut pas supporter, plus souvent. Avec lesquels on comprend bien qu’on n’a rien à voir, si ce n’est la marque des baskets. Et encore.

J’ai relu Perec. La Vie Mode d’Emploi. Une espèce de gros pavé qui t’entraîne dans un immeuble, étage après étage, palier après palier et toi, tu entres comme une petite souris dans chaque vie, et aucune n’a rien à voir avec l’autre sauf qu’elles sont contemporaines et empilées dans un tout petit espace géographique et que sans cesse elles se croisent dans l’escalier sans jamais se soupçonner l’une l’autre. La vie, quoi.

Mais si, tu sais, Perec, c’est ce fada qui a pris le pari d’écrire un bouquin entier sans jamais utiliser la lettre e. Et qui l’a fait. Histoire de montrer qu’on peut avancer, même privé de l’essentiel. Et il en savait quelque chose, lui, dont les parents ne furent pas protégés par Vichy… Tu liras “la Disparition”, si tu veux, la prochaine fois que tu viendras, si tu ne crains pas l’overdose de passé simple.

Bref, La Vie Mode d’Emploi de Perec commence par une exquise théorie du puzzle. Comme quoi les pièces, qui, seules, n’ont l’air de rien, ne prennent de sens qu’assemblées. Et comment chacune est essentielle avec son air de pas y toucher. Et comment la perte d’une seule d’entre elles déséquilibre l’ensemble à tout jamais. Comment chaque absence creuse un vide certain, un trou noir sans fond.

Je récapitule. On n’a qu’une heure devant nous, voire deux. On n’a pas grand chose en commun. On ne s’aime pas plus que ça. Et on veut réaliser une oeuvre grandiose avec rien. Pas mal, non ?

Alors voilà. Je prends une très grande feuille de papier. Chacun va y tracer une ligne de couleur. Oui oui, une ligne. Tracé libre. Gribouillage autorisé. Quand la feuille est remplie de lignes, je la découpe en autant de morceaux qu’il y a de participants. Et chacun va mettre en couleur son petit bout de papier. Au feutre. Il ne doit pas rester de blanc sur le morceau de feuille. Ce qui signifie que chacun doit occuper tout son espace. Quelle couleur ? Voici les feutres, tu choisis. On peut dépasser ? Dépasser quoi ? La seule limite est le bord du papier, à l’intérieur, chacun fait ce qu’il veut. Ce qu’on veut ? Oui.

Avec les adolescents, il y a de multiples réflexions qui naissent de ce type de travail. Si tu ne rends pas ton morceau, quelle que soit ta raison, l’oeuvre toute entière est gâchée. De la responsabilité de chacun. Si tu ne mets qu’une seule couleur sur ton petit bout de papier, ton individualisme ne concerne que toi, intégré à l’ensemble, on ne le voit seulement pas. Assez bizarrement, la seule chose qui ressort au final, ce sont les espaces blancs oubliés. Si tu décides que la couleur, c’est du bruit et que chaque blanc est un silence, tu en reviens à cette vérité première, dans une foule vociférante, on finit toujours par se tourner vers celui qui n’a pas ouvert la bouche. Et toi qui ne dis rien, tu en penses quoi ?

Le moment le plus difficile, c’est la réalisation du puzzle et comment chacun doit retrouver sa place et comment le fait d’être à gauche, à droite, sur les bords ou au milieu n’a aucune importance et comment chaque partie du tout est essentielle et prépondérante.

Lorsqu’on m’a proposé d’animer un atelier pour les enfants au dernier salon d’automne de Tel Aviv, j’ai tout de suite pensé à ça. D’autant que dans un projet de ce type, il n’y a aucune limite, aucune barrière, ni d’âge, ni de rien. Tout le monde sait et généralement aime bien badigeonner de la couleur. Quand on est dans les feutres, la mémoire revient, parce qu’on a tous eu quatre ans un jour plus ou moins lointain et des couleurs on a tous les mêmes souvenirs, même s’ils n’ont pas le même décor et si on ne les lit pas avec la même intonation de Prague à Addis Abbeba. On a tous un jour découvert le vert et le jaune et le bleu, on s’y laisse prendre, qui que l’on soit devenu et on s’enfonce dans les roses et les mauves et on tire la langue en cherchant le rouge et on se sourit.

Une oeuvre commune sur deux jours, composée de soixante-dix carrés numérotés qui, réunis, ont toutes les chances de donner quelque chose d’intéressant… Et cette oeuvre commune, l’offrir ensuite à la banque alimentaire ou à un hôpital, par exemple, parce que la couleur, en plus, ça fait du bien, même à ceux qui parfois vont moins bien.

Le premier carré du salon a été mis en couleur par un enfant de sept ans prétendument autiste et hyperactif. Je dis prétendument parce que le jeune garçon, très inspiré, est resté assis une demi-heure sans bouger pour terminer sa voiture puzzle et s’est chargé d’expliquer l’exercice à tous ceux qui approchaient. La joie de sa grand-mère a donné le ton. J’ai poussé les feutres vers un père qui soufflait en attendant ses filles qui fignolaient. Il y en a soixante-dix à faire, tu sais ? Oui, mais mon père ne sait pas dessiner. Je ne sais pas ? Attends voir. Des grands-pères ont partagé les feutres de leurs petits-enfants. Papi, tu dépasses. On a dit que chacun faisait ce qu’il voulait dans son carré. Moi aussi, je peux ? Tout le monde, on a dit. En fait de deux jours, l’oeuvre a été pliée en quelques heures. Ce qui est d’autant plus extraordinaire que les petites chaises de l’atelier, embarquées à droite à gauche par des prioritaires d’autobus en goguette ont disparu très vite et que donc, les artistes ont travaillé vautrés sur les tapis.

Un enchantement. Sur les petites tables damiers, les adultes sont redevenus des enfants et à deux ou trois carrés près, bien malin qui pourrait deviner qui a fait quoi.

J’ai expliqué à une très petite fille qu’elle avait le choix entre réaliser un puzzle personnel à emporter chez elle ou participer à l’oeuvre collective et donc coller son travail sur la toile commune, même si c’était le plus beau travail de sa vie (surtout si c’était le plus beau travail de sa vie ?). La délicieuse petite a souri, je veux coller mon travail avec toi. Parce que la couleur, c’est généreux aussi.

Au final, tout de même, l’abnégation a ses limites, il manquait une petite demi-douzaine de carrés, des coloristes m’ont confié, on les a vus les emmener, mais on n’a rien osé dire, c’était si attendrissant. Vous avez vu des enfants emmener des carrés ? Oh, mais ce n’étaient pas des enfants ! Un enchantement, on a dit.

Bref, avec l’aide des bonnes âmes qui restaient, tout s’est plutôt bien terminé.

Il reste à présent à le vernir, ce puzzle, avant de l’offrir.

C’est bien, non ?

Prends soin de toi, chérie.

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