Holon, ce soir

Ma chère petite sœur,

J’ai essayé de me souvenir pourquoi j’ai commencé à t’écrire.

L’envie d’apaiser tes craintes nées de l’éloignement pour moi l’Israélienne, sans doute.

L’envie surtout de ramener une situation tragique à sa réalité quotidienne, d’autant que j’étais inquiète aussi pour toi en France. Que je le suis toujours…

Parce que j’éprouve pour toi cette irrépressible envie de protéger les plus jeunes que ressentent toutes les grandes soeurs.

Un peu tout ça ensemble, j’imagine.

Non qu’elles aient été totalement infondées, tes craintes, note… Mais j’habite dans le centre du pays, disons qu’elles étaient un peu… disproportionnées. Tu connais mon sens de la justice et de la vérité.

A ce propos, tu veux savoir pourquoi mon blog s’appelle un cerf-volant sans fil ? Parce que c’est ainsi que m’a définie mon premier ami israélien. Je ne crois pas que c’était un compliment, mais à la réflexion, j’ai décidé que la formule me convenait et que je ne voulais pas me comporter autrement, du moment que c’est coloré, que ça vole et que c’est haut !

Le fait est que j’ai changé, cet été. Je ne suis pas tout à fait sûre que ce soit en mieux, mais j’ai changé… Comme en France où, en tant que fille du Sud, je n’ai jamais vraiment compris les Parisiens, peuchère, je crois qu’ici aussi, comme nombre d’Israéliens, je suis devenue cet été une femme du Sud. Ça n’a rien à voir, je sais, mais je me comprends.

Pourtant Dieu sait si j’aime et fantasme sur cette étonnante et libre cité qu’est Tel Aviv, mais entendre mes voisins citadins y jouer les héros blasés cet été m’a, je dois l’avouer, considérablement agacée. Comme je n’ai pas très bien compris tous ces gens qui ont mis le signal d’alerte sur leur mobile, y compris en France. Cette angoisse noble, ce courage intelligent, ce désir de vivre plus fort que tout, et merde, tant pis, soyons fous, allons quand même à la plage… J’ai trouvé tout ça aussi attendrissant qu’énervant.

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En fait, j’ai enfin compris cette exaspération que nous, cornichons pseudo-intellectuels des villes du centre, nous inspirons aux gens du Sud. Qui, eux, ont passé un été en guerre, comme ils avaient passé avant d’innombrables saisons sous les missiles sans que le monde, nous y compris, ne s’en émeuve plus que ça. Eux qui ont pleinement exploité leurs abris, parce que maintenant, ils maîtrisent, pas totalement d’un point de vue psychologique, certes, mais techniquement parés. Eux qui ne sont pas allés à la plage, non pas parce qu’ils n’éprouvent pas ce désir de vivre malgré tout plus fort que tout, non, non, non, mais plutôt parce qu’entre deux alertes, quinze secondes pour rallier l’abri, dix minutes à attendre les retombées diverses et variées possibles, le temps de sortir la tête et déjà la prochaine, alors même avec la meilleure volonté du monde, il n’y a pas moyen de trouver le temps ni le souffle de gonfler le matelas. D’autant qu’à Zikim, pour ne citer que cette plage, il y avait aussi cette perspective peu ragoûtante de croiser dans l’eau les sportifs gazaouis qui crawlaient allègrement dans les eaux israéliennes et les kibbutznikim fatigués n’étaient pas tout à fait sûrs de parvenir à tenir la distance sans palmes…

Kibbutz Carmia

J’ai entendu à Carmia cette conversation surréaliste entre nos deux tantes qui n’ont pas du tout, mais alors pas du tout aimé cette histoire de tunnels. Et à Carmia, ne pas aimer les tunnels, ça a du sens, parce qu’entre Carmia et Gaza, il y a quoi, allez, 3 kilomètres ? La première, paysagiste de son état, disait avec une réelle inquiétude. Bon. Je suis en train de biner dans un parterre de fleurs du kibboutz. Bon. Je bine. A ce moment là, je vois la tête d’un homme qui sort du sol. Je fais quoi ?

– Tu n’hésites pas. Coup de pelle.

– Dis-moi que tu plaisantes. Je panique devant une grenouille. Comment tu veux que je touche un homme ?

– Pardon. J’ai dit ça comme ça… C’est sûr que c’est un vrai problème.

– Oui. Je ne serai plus jamais sereine dans les parterres de fleurs… Imagine qu’en plus, je le connaisse !

– Il ne te restera plus qu’à lui servir un thé.

Parce que les Gazaouis qui ont été ouvriers agricoles dans ce kibboutz sont aussi ceux qui ont construit les abris entre 2007 et 2008. Situation surréaliste…

Pendant ce temps, à Tel Aviv, mes copines buvaient leur café en terrasse. Quand une alerte a commencé. Et disproportionné ou pas, dôme de fer ou pas, quinze secondes ou une minute trente, c’est hyper anxiogène, en vrai, une alerte. Alors, un rien paniquées, elles se sont précipitées sur le barman qui, imperturbable, continuait à essuyer ses verres.

– On fait quoi ?

Et le type sans même lever les yeux de son torchon.

– Vous voyez le chien, là ?

– Oui.

– Suivez-le. Il connaît le chemin.

Et les deux, suivies de six ou sept clients hallucinés ont docilement suivi Ytsik-Médor qui les a conduits dans un réduit derrière l’escalier. Là, se trouvaient déjà les mamies du salon de coiffure voisin, dont une, en plein milieu d’une séance manucure pédicure teinture, c’est à dire de l’alu plein les cheveux, les mains papillonnantes comme deux ailes et marchant sur les talons, les orteils écartelés au coton. Est alors arrivé le mignon coiffeur, très à l’aise avec son petit bol de teinture qu’il continuait de touiller allègrement et agitant son pinceau, Tali, viens, assieds-toi ici, je vais te remettre un petit coup sur la frange…

Pendant qu’à Gaza, nos enfants tombaient sous l’uniforme et que, n’en déplaise aux imbéciles, notre coeur saignait pour toute cette souffrance… Je pensais très fort à Paul Nizan et à ses premières phrases dans Aden, Arabie qui depuis toujours, me bouleversent, et aujourd’hui plus que jamais…

“J’avais vingt ans. Je ne laisserai personne dire que c’est le plus bel âge de la vie. Tout menace de ruine un jeune homme : l’amour, les idées, la perte de sa famille, l’entrée parmi les grandes personnes. Il est dur à apprendre sa partie dans le monde. A quoi ressemblait notre monde ? Il avait l’air du chaos que les Grecs mettaient à l’origine de l’univers dans les nuées de fabrication. Seulement on croyait y voir le commencement de la fin, de la vraie fin, et non de celle qui est le commencement d’un commencement.”

Paul Nizan est mort jeune, lors de la bataille de Dunkerque en 40…

Voilà chérie. C’est tout ça que, du fond de mon chagrin, j’ai voulu partager avec toi.
Prends soin de toi.

par Victoria – Un cerf-volant sans fil – Tel-Avivre 

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