Cette semaine : La rue Marzouk vé Azar, à Jaffa

Marzouk vé Azar est une rue qui se trouve juste à l’entrée de Jaffa. Fondée en 1909, Tel Aviv est à l’origine un prolongement de Jaffa. Mais au XIXe siècle la population augmente rapidement dans la vieille ville et des maisons commencent à voir le jour en dehors de ses murailles. Puis, la nouvelle ville dépassant sa grande sœur, c’est bientôt Jaffa qui devient un bourg de Tel Aviv, jusqu’à ce que, en 1950, la municipalité décide de réunir les deux villes sous le nom de Tel Aviv – Jaffa.
Il n’existe aujourd’hui aucune séparation entre les deux villes, qui n’en font plus qu’une seule. Jaffa est un peu comme la vieille ville de Tel Aviv. On la considère souvent comme le quartier arabe de Tel Aviv, puisque nombreux sont les Arabes israéliens qui y vivent. Mais ce sont les Juifs à l’époque qui ont fait augmenter la population de la ville et, malgré les émeutes arabes de 1919-1920 qui chassent de nombreux Juifs, beaucoup ont depuis fait leur retour dans le vieux quartier.
Marzouk vé Azar est située à l’entrée de la vieille ville, à proximité du célèbre clocher qui fait la réputation de Jaffa. Le port de Jaffa n’est pas loin, les monuments anciens très nombreux et l’on sent au moindre pas, le potentiel touristique et culturel merveilleux de Jaffa. Comme presque partout dans la ville, des immeubles neufs, voire de luxe au début de la rue, côtoient des immeubles très anciens, construits en vieille pierre et qu’il faut urgemment ravaler, car ils ne sont parfois plus que des ruines. Les quelques snacks de houmous qui font les vitrines font penser que le potentiel de ces vieilles maisons est immense et qu’il reste encore beaucoup à faire.
marzoukazarow7Mais ce qui marque aussi est le nom de la rue, un double nom à vrai dire, Marzouk et Azar. Ce nom tient de deux personnages qui ont marqué l’histoire du renseignement de l’Etat d’Israël. Le premier est Moshe Marzouk né au Caire en 1926, le second Shmuel Azar né en 1929. Tous deux furent partie des « Jugés (ou accusés) du Caire », jugés et exécutés par pendaison en Egypte, dans le sillage de la « mauvaise affaire », également appelée Affaire Lavon, du nom de Pinhas Lavon. Il s’agit de l’un des plus gros scandales politiques israéliens des années 50, dont les conséquences se sont étalées jusqu’aux années 60.
À la base de cette affaire se trouve une opération du Aman, le service de renseignement militaire israélien, connue sous le nom d' »opération Susannah ». Suite à la révolution nationaliste égyptienne de 1952, lorsque le roi Farouk est renversé et que Nasser prend le pouvoir, Israël s’inquiète des orientations politiques très anti-israéliennes du nouveau régime.
L’« opération Susannah » visait à brouiller les relations entre le gouvernement égyptien et les gouvernements occidentaux, en particulier américain et britannique, et plus spécifiquement à empêcher l’application de l’accord anglo-égyptien sur le retrait des troupes britanniques de la zone du canal de Suez, retrait qui supprimait une barrière à une éventuelle attaque militaire égyptienne contre Israël.
Les renseignements israéliens, sous autorité du colonel Binyamin Gibli, chef du Aman, organisèrent alors des attentats à la bombe contre des intérêts égyptiens et occidentaux, qui devaient être attribués à des nationalistes égyptiens. L’unité 131, dont faisaient partie Marzouk et Azar, le premier au Caire, le second à Alexandrie, sous l’autorité de l’officier des services spéciaux Avram Dar, en fut chargée.
Les attentats n’ont toutefois pas fait de victimes et ne visaient que des bâtiments officiels.
Mais les Égyptiens arrêtèrent l’un des auteurs des attentats, Philippe Natanson, lorsqu’une bombe qu’il transportait explosa prématurément. Suite à cette arrestation, l’ensemble du réseau fut rapidement démantelé. Les suspects furent torturés dans les prisons égyptiennes et deux des accusés (Moshe Marzouk et Shmuel Azar) furent condamnés à la pendaison et exécutés. Un autre suspect, Max Bennett, se suicida en prison après avoir été torturé.
Le responsable de l’opération sur le terrain était Avraham Seidenberg, qui parvint à s’enfuir d’Égypte, puis fut arrêté en 1956 par les autorités israéliennes alors qu’il tentait de vendre des informations à l’Égypte. Jugé en Israël, il fut condamné à dix ans de prison. Eu égard à cet événement, il semble probable qu’il ait aidé les Égyptiens à arrêter les membres de l’unité 131 en 1954. En 1980 le responsable du Mossad, Isser Harel, affirma que Seidenberg avait été retourné par les Égyptiens dès avant l’« opération Susannah ».
Le retentissement international de l’affaire fut important, et le Premier ministre de l’époque, Moshe Sharett, ordonna rapidement une enquête. C’est plus tard que l’affaire prit le nom d’affaire Lavon, du fait de ses suites. Car le ministre de la Défense Pinhas Lavon affirma n’avoir pas été tenu au courant de l’opération, mais le colonel Gibli affirma le contraire, et Shimon Peres ainsi que Moshe Dayan témoignèrent contre Lavon. Ce dernier dut démissionner le 17 février 1955, et fut remplacé par l’ancien Premier ministre David Ben Gourion. Mais en 1960, l’affaire fut relancée par les doutes portés sur le témoignage du colonel Gibli. Ben Gourion organisa de nouvelles auditions, et l’enquête jugea que Lavon avait effectivement été tenu à l’écart de l’opération, ce qui mettait en cause indirectement Peres et Dayan, et leur principal protecteur politique de l’époque, Ben Gourion lui-même. C’est suite à cette affaire que Ben Gourion quitta le Mapaï en 1963 et créa en 1965, avec Pérès et Dayan, le Rafi, avant d’échouer aux élections.
A l’époque, le premier ministre Moshé Sharett refusa toute implication israélienne dans les attentats en Egypte et déclara les accusés innocents, les présentant à l’opinion comme des victimes dont le seul crime était d’être sioniste. Ce n’est qu’en 1975 que le gouvernement israélien reconnut qu’ils avaient agi sur ordre.
Azar était un jeune sioniste d’Alexandrie, ingénieur électricien, recruté par le Mossad en 1951. Marzouk était chirurgien et membre de la communauté juive karaïte au Caire, un mouvement dissident du judaïsme rabbinique. Il n’en fut pas moins fidèle à l’Etat d’Israël.
Tous deux se sont vus décerner le titre de lieutenant-colonel à titre posthume et leurs restes ont été rapatriés en Israël en 1977 et enterrés au Mont Herzl, à Jérusalem, au lendemain de la fête d’indépendance, à la suite du rapprochement avec l’Egypte.
Leurs noms ont été donnés à des rues à Kyriat Ono, et à Tel Aviv – Jaffa.

Tel-avivre – Misha Uzan

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